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Ce mystique parlait aux jeunes gens que nous étions, scouts en mal d'activités sportives et en quête de nourritures spirituelles, avec une flamme et une inspiration qui nous plongeaient dans des silences méditatifs propres à allumer des feux intérieurs. Il parlait d'une belle voix poétique et convaincante, dans un souffle qui venait d'ailleurs, avec un accent légèrement germanique teinté par sa Suisse natale, modulé en phrases harmonieuses où la rigueur de la pensée puisait ses références dans des textes littéraires ou liturgiques.
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L'abbé Zundel lisait énormément, s'informait des dernières parutions et découvertes scientifiques, citait Dante et Shakespeare aussi bien que François d'assise et Thérèse de Lisieux. Et notre culture livresque s'éclairait à ces braises incandescentes. "Le bien n'est pas quelque chose à faire, disait-il, mais Quelqu'un à aimer…". Écouter Zundel c'était s'abreuver à une source, se mettre à l'écoute du grand poème de la vie qu'il déclamait sans lire une note, dans une lancée qu'un souffle intérieur intense nourrissait. N'avait-il pas écrit justement "Le poème de la Sainte Liturgie"?
Cet homme extraordinaire, ce prêtre mystique, paraissait, aux yeux étonnés et enthousiastes du jeune homme à la découverte de la vie que j'étais, comme la personnification du don, de l'amour des autres, de la poésie qui donne sens à la création, celle qui reflète un regard original sur le monde pour l'aider à s'accomplir. L'abbé Zundel me paraissait aussi exceptionnel que Poverello d'Assise, son modèle, auquel il vouait une grande tendresse. Il nous apprenait que Dieu n'attendait rein de moins de chacun que de s'atteindre soi-même, en se débarrassant de ce qu'il appelait notre moi préfabriqué, pour devenir créateurs de nous-mêmes, que loin de nous juger, il attendait de nous d'être aimé… sollicitait notre amour, souffrait de ne pas être aimé!... et nous invitait à la dignité divine, dans un infini respect de notre liberté…
La diction de ces mots graves, soufflés dan su profond recueillement et répétés à des moments opportuns pour être soulignés et intériorisés, entraînait notre totale communion. Parfois, dans une envolée lyrique, s'emportant comme Marx, Sartre ou les communistes, il martelait d'autant plus fort ses affirmations qu'il les tempérait d'une immense douceur pour les hommes qui en souffraient ou qui en mouraient, et il disait : "La révolution sera morale ou ne sera pas!". La lecture des ses livres m'a aidé à approfondir sa pensée et à mûrir. Très peu de ses ouvrages avaient paru alors"Le poème de la Sainte Liturgie, L'Évangile intérieur, Je est un autre", autant de sommets d'intelligence spirituelle, désormais des guides pour ma vie. Puis "L'homme passe l'homme" et tant d'autres, posthumes, insoupçonnés et toujours aussi lumineux : "Je parlerai à ton cœur, L'hymne à la joie, Ton visage, ma lumière". Je ne suis pas sûr d'avoir tout compris, tant encore aujourd'hui, près de cinquante ans après cette merveilleuse rencontre de ma jeunesse, il me semble, en les liant, y découvrir des vérités fondamentales, neuves, éternelles, simples et profondes. Fondamentales.
Avant de quitter l'Égypte, lorsque ma mère fut emportée dans un accident de ma voiture, le jour de mes vingt ans, Père Zundel, comme nous l'appelions sut me dire les mots essentiels dont j'avais besoin et auxquels je réfère souvent. A Paris où je suis allé faire mes études avant de m'y installer définitivement, j'avais sa photo épinglée sur le mur de ma petite chambre d'étudiant pour accompagner ma solitude de la lumière de son regard. Puis quelques années après, avec ma fiancée, dont il prononçait le nom avec tant de grâce et d'amour, nous avons décidé, après notre mariage à Saint Séverin, d'aller lui demander sa bénédiction à Ouchy près de Lausanne, oìu il demeurait désormais.
- Père Zundel nous a accompagnés toute notre vie. IL nous a aidés dans les tournants difficiles et c'est avec joie que nous voyons maintenant venir à lui, dans le monde entier, vingt ans après as mort, de nouveaux et nombreux amis touchés par sa grâce et son message d'amour. Ils sont de plus en plus nombreux à être convaincus et émerveillés par la liberté révélée de ce penseur exceptionnel, ce saint dont la vie était identique à sa pensée, et dont le pape Paul VI a dit, en 1976, après la retraite prêchée au Vatican et publiée sous le titre "Quel homme quel Dieu"?:
- "Génie de poète, génie de mystique, écrivain et théologien, et tout cela fondu en un, avec des fulgurations, dans sa recherche constante de la profondeur des choses et des êtres pour y faire germer l'intériorité".
Homélie de Maurice Zundel: «Le Dieu intérieur» Lausanne 1962
Les grands artistes écrivains, les grands écrivains, sont ceux qui peuvent donner aux mots un poids de lumière éternelle, en les disposant dans un juste équilibre: "L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant". Cette phrase admirable et immortelle de Pascal, avec ce contraste du roseau fragile et pensant qui fait de lui l'arbitre du monde, réalise une de ces créations qui est éternelle. St Augustin, qui est un très grand artiste aussi, à ses heures, et qui l'est précisément au moment où il y pense le moins, a forgé des mots, dans la spontanéité de son génie et dans l'ardeur de sa foi, en équilibre parfait qui nous introduisent dans ses abîmes de lumière.
Et précisément, dans les "Confessions"où le grand évêque nous raconte, sans nous rien cacher: sa vie, ses désordres, sa conversion, son baptême, et où il ne cesse de louer Dieu de l'avoir appelé à Sa Lumière. Il exprime l'état où il se trouvait avant sa conversion dans ces mots dont vous saisirez tout de suite, à travers leur admirable simplicité, le poids éternel de lumière. Il dit donc: "Trop tard, je t'ai aimée, trop tard je t'ai aimée, Beauté toujours ancienne et toujours nouvelle, trop tard je t'ai aimée, et pourtant tu étais dedans, mais c'est moi qui étais dehors". (X/27)
"Tu étais dedans, mais c'est moi qui étais dehors..."Comme c'est admirable! La situation de l'homme qui n'a pas encore rencontré le Vrai Dieu, c'est d'être extérieur, d'être en dehors de lui-même, comme nous disons d'un homme en colère qu'il est "hors de lui": il ne se possède plus, il ne se contrôle plus, il n'est plus maître de ses actes, il n'est plus l'origine de sa propre conduite, il est aliéné à soi-même..., il est dehors; alors que la condition normale de l'homme, ce serait d'être dedans, d'être un centre de toute son activité jolie, ordonnée, lumineuse et créatrice.
Augustin résume tout cela en opposant ces deux mots génialement: "Tu étais dedans, mais moi j'étais dehors". Et se commentant lui-même, il ajoute ce commentaire qui n'est pas moins admirable: "Tu étais avec moi, mais moi, je n'étais pas avec toi". Donc, c'est Dieu qui était toujours déjà là, comme un soleil caché en lui et qui l'attendait, et c'est lui qui n'était pas avec Dieu. Nous voyons tout de suite que le Dieu qu'il a rencontré, c'est un Dieu intérieur à lui, intérieur à nous-même, un Dieu qui est dedans, alors que nous, nous sommes dehors. Et la conclusion, c'est qu'évidemment, Augustin ne rencontrera Dieu que lorsque lui-même sera entré dedans.
Dieu va l'appeler au-dedans. Il va l'appeler à se recueillir, à se recentrer, à devenir justement une source, une origine de sa propre conduite, un créateur de sa vie et de son univers. Cela éclate comme les mots, puisque Dieu est dedans et nous dehors, puisque cette situation intolérable qui constitue la condition d'homme pécheur comme l'était Augustin, cette situation intolérable ne peut être surmontée que si l'homme aliéné à lui-même et à tout, à Dieu et à l'univers comme à soi, si l'homme revient à l'intérieur, s'il se constitue dans cette intimité où il s'échangera avec Dieu comme une Personne avec une Personne. C'est un courant formidable car, justement, dans cet itinéraire d'Augustin, nous voyons que l'aimantation que Dieu exerce sur nous n'est absolument pas le commandement de quelqu'un qui veut nous imposer quoi que ce soit, mais l'attrait d'une beauté, d'un amour qui veut nous transformer en Lui-même, qui veut nous arracher à notre dispersion, à notre impuissance, à nos servitudes, à nos dépendances, pour mettre au coeur de notre liberté. Quand nous serons recueillis au centre, quand nous serons au-dedans une intimité, un commencement, une origine, une source, alors nous serons devant Dieu, non pas comme des esclaves, mais comme des amis qui s'échangent avec l'être aimé dans la lumière d'une générosité réciproque.
Le Dieu d'Augustin, le Dieu chrétien, le Dieu qui se révèle en Jésus Christ, ce Dieu l'appelle, ce Dieu va fasciner son génie et faire de lui le grand Docteur de la grâce. Ce Dieu, justement, est un Dieu libérateur, c'est Lui qui nous révèle que nous sommes dehors, c'est Lui qui remédie à notre extériorité, c'est Lui qui nous introduit dans notre intimité, c'est Lui qui nous permet de nous joindre nous-même, c'est Lui qui fait de nous, enfin, non pas des créatures misérables et soumises, mais des amis, des fils, des collaborateurs, des dieux. Puisque, selon le mot du même Augustin: "Dieu s'est fait homme pour que l'homme devienne dieu". Et d'ailleurs, cela est tellement vrai, cela est tellement au coeur de l'expérience augustinienne, qu'Augustin nous dit quelques lignes plus bas, il nous dit - écoutez cette phrase extraordinaire et prodigieuse - : "En adhérant à Toi, de tout moi-même, ma vie vivra d'être pleine de Toi". Quel grand art, quelle magnifique poésie et quelle sagesse! Abyssale!... "En adhérant à Toi de tout moi-même, ma vie vivra d'être toute pleine de Toi".
C'est donc en Dieu que St Augustin appelle dans les "Confessions""Vita vitarum" _ vous êtes "la Vie de notre vie" _ c'est en Dieu que notre vie devient vivante, qu'elle trouve sa plénitude dans cette adhésion de lumière et d'amour qui nous identifie avec Dieu, et qui enracine notre intimité dans la sienne afin que notre vie devienne Sa Vie et Sa Vie la nôtre. Toutes les phantasmagories, par conséquent, de dépendance, de servitude, de domination, de despotisme, tout cela est creux dans la lumière de cette expérience essentiellement chrétienne. Le chrétien ne va pas à Dieu comme à un étranger: il va à Dieu comme on va vers son intimité. Qu'est-ce que vous cherchez dans l'amour? Qu'est-ce que vous espérez trouver? Toujours cela, justement, de pouvoir vous échanger avec un autre ou une autre qui soit intérieur à vous-même et en qui vous réalisiez et accomplissiez votre intériorité.
Eh bien, Dieu est tout entier Intériorité. Il n'a pas de dehors. Il ne peut donc que nous ramener au-dedans, et nous établir au coeur de notre intimité en faisant de notre liberté quelque chose d'absolument inviolable, qui ne peut rien sur cette liberté que de la constituer, que de l'appeler à naître, que de l'aider à s'accroître parce que, justement, Dieu ne peut agir qu'en vue de cette intériorité, pour la protéger, pour la confirmer, pour la faire grandir. Dieu ne peut jamais nous prendre par le dehors, Il ne peut nous saisir que par le dedans, en pénétrant en nous sans violer notre frontière, mais en faisant éclater cette frontière dans un immense espace d'amour où nous devenons ce qu'Il est: Générosité, Lumière, Amour.
C'est pourquoi on peut dire que le monde, l'univers, toute la création, sont tenus par la fragilité de Dieu, comme le roseau pensant. En tant que roseau, est-ce qu'il y a plus fragile? Le roseau pensant est l'arbitre du monde. Dieu nous apparaît comme Celui qui, en nous invitant à devenir une liberté inviolable, va Se mettre dans notre main, et nous avons ce pouvoir terrible de dire: "Non", comme celui de dire: "Oui".
Si nous rejoignons le Prologue de St Jean:
- "La lumière luit dans les ténèbres, les ténèbres ne la saisissent pas. Dieu est dans le monde et le monde ne le connaît pas. Il vient chez les siens, et les siens ne Le reçoivent pas."(Jn 1.5,10,11)
- Dieu est toujours déjà là: "Tu étais avec moi, mais c'est moi qui n'étais pas avec Toi."Il est toujours déjà là, mais si nous ne sommes pas là, c'est comme s'Il était inexistant. Le plus grand amour ne peut rien sur celui qui n'aime pas. Le plus grand génie ne peut rien sur l'esprit qui se ferme, qui se refuse. La plus grande beauté, la plus grande musique, ne peuvent rien sur celui dont les oreilles sont obstinément fermées.
- Ainsi Dieu ne peut rien sur un univers qui est suspendu à son Amour et qui est appelé à devenir lui-même une offrande d'amour. Dieu peut être vaincu, Il peut échouer. C'est pourquoi notre Dieu est un Dieu crucifié, crucifié par tous les refus d'amour qui réduisent sa Présence perpétuelle à l'impuissance, comme St Augustin le constate lorsqu'il dit: "Tu étais avec moi. Mais moi, je n'étais pas avec Toi".
Ainsi le monde est tout entier suspendu à cette divine fragilité, l'Amour que n'importe qui peut écraser, peut refuser, peut crucifier. Alors le monde n'est pas ce que nous pensons qu'il est. Le monde, nous avons à le porter à notre tour, à le transformer, à lui donner sa véritable signification. Nous avons à le faire entrer dans ce circuit de lumière et d'amour qui fermera l'anneau d'or des fiançailles éternelles.
Nous allons donc ce matin, nous rappeler ces trois mots d'Augustin:
- "Tu étais dedans, mais moi j'étais dehors".
- "Tu étais avec moi, mais moi je n'étais pas avec Toi".
- "En adhérant à Toi de tout moi-même, ma vie vivra d'être toute pleine de Toi".
- En retenant cet admirable itinéraire et ces mots qui sont dignes de cette ascension vers la Lumière, nous essaierons d'écouter à notre tour cette voix amie qui nous appelle au plus profond de nous-même, et qui veut nous amener au-dedans, qui veut nous rendre libres, qui veut nous identifier avec Lui, qui veut nous conduire à notre plus profonde intimité pour faire de nous vraiment un centre, un commencement, une source et une origine.
Comme c'est magnifique d'être appelé par un tel Amour! Oh! demandons de ne pas hésiter aujourd'hui, et de sceller dans le "Oui"de notre enthousiasme et de notre liberté ce "Oui"éternel qui se prononce au plus intime de nous-même à ce Dieu qui est toujours déjà là, et qui ne cesse jamais de nous attendre et de nous aimer.
Trois grandes pensées de Maurice Zundel
La morale d'obligation est défunte. Il ne faut pas la ressusciter! Il y a une morale de libération, infiniment plus exigeante, qui demande tout, toujours, à chaque instant et partout, dans un engagement qui va jusqu'à la racine de l'être. Rien n,est plus exigeant mais rine n'est plus créateur, rien n'est plus libérateur.
Quant au bien, il plus quelque chose à faire, mais Quelqu'un à aimer.
Une femme pauvre m'a dit ces quelques mots que j'ai retenus : "La plus grande douleur des pauvres, c'est que personne n'a besoin de leur amitié. Personne n'imagine que, nous aussi, nous éprouvons le besoin de donner. Personne ne croit à notre dignité et c'est cela notre plus grande blessure".
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